Aux Philippines, ces lampes solaires low tech éclairent les villages isolés

Durables et faciles à réparer, les lampes de l’ONG Liter of Light sont un modèle d’utilisation de l’open source au service du développement humain. Un exemple qu’est venu étudier le Low-tech Lab, lors de son tour du monde de l’innovation frugale. Reportage.

Philippines, Jean-Jacques Valette, chroniqueur en résidence à bord du Nomade des Mers (texte et photos).

« Nous, les habitants des villes, prenons la lumière pour un acquis », constate Mitch Tiongson. « Pourtant, ici aux Philippines, une personne sur cinq n’y a pas accès » Membre de l’association Liter of Light, cet ancien électricien industriel est venu installer des lampes solaires dans le village de Sitio Anipa. Une communauté isolée d’une quarantaine de familles, vivant au bord d’une rivière dans les montagnes de la Sierra Madre, à l’est de Manille.

Mitch est le directeur technique de Liter of Light. Ici devant un lampadaire installé par son association dans le village de Sitio Anipa.

À ses côtés, l’ingénieur français Corentin de Chatelperron retourne une lampe à pétrole électrifiée entre ses mains. « Notre but avec l’association Low-tech Lab est de découvrir des solutions techniques utiles, accessibles et durables pour répondre aux besoins de l’humanité comme l’accès à l’énergie, à l’eau ou à la nourriture. Et voici un bel exemple de low tech » Depuis trois ans, il mène avec son association un tour du monde à bord du voilier Nomade des Mers pour découvrir ces innovations frugales, les répliquer et publier leurs plans en open source sur Internet.

« Nous avons vu d’autres systèmes d’éclairage durant notre voyage, comme les lampes solaires de Little Sun. Mais Liter of Light est la seule organisation à notre connaissance qui produit des lampes réparables avec une véritable démarche low tech. »

Les origines de Liter of Light (sous-titres anglais) :

Fondée en 2013 par l’architecte et entrepreneur social philippin Illac Diaz, Liter of Light s’est d’abord fait connaître grâce à sa solution astucieuse pour apporter de la lumière naturelle dans les cabanes des bidonvilles de Manille : une simple bouteille en plastique remplie d’eau chlorée, que l’on installe à travers une ouverture dans la tôle ondulée et qui permet de diffuser la lumière du soleil en l’absence de fenêtres.

Le Nomade des Mers dans la baie de Manille. Le catamaran est parti de France il y a trois ans et sert d’atelier itinérant pour les membres du Low Tech Lab.
L’équipage du Nomade des Mers et des membres de Liter of Light rencontrent une habitante de Sitio Anipa.

500 000 lampes distribuées

Après avoir expérimenté avec succès une version électrique munie d’une LED dans le bouchon, l’association a décidé de se consacrer entièrement à la fabrication et à la distribution de lampes solaires DIY.

«On peut évidemment de nos jours acheter une lanterne solaire chinoise pour quelques euros et en distribuer des milliers aux populations. Mais dans deux ans elles seront en panne et il faudra tout recommencer », explique Illac Diaz.

L’entrepreneur social a choisi une autre voie : des lampes construites avec des composants de qualité et dont le circuit est facile à réparer par les bénéficiaires. «Nous ne faisons pas l’assemblage directement dans les communautés car c’est très chronophage et cela pose des problèmes de qualité. Mais dans chaque village, il y a au moins une personne avec des connaissances techniques de base que nous formons à la réparation.»

La fabrication des lampes est réalisée soit par des femmes détenues, ce qui leur apporte un revenu et des compétences utiles à leur réinsertion. Soit par des employés de grandes entreprises partenaires de l’association, qui y voient un intérêt pour leur politique de RSE. Ces ateliers permettent aujourd’hui à Liter of Light d’être complètement autonome financièrement et l’association s’est même implantée dans 26 autres pays du Sud où elle a distribué plus d’un demi-million de lampes depuis sa création.

Dans le village de Sitio Anipa, Corentin de Chatelperron fabrique une lampe solaire avec l’aide de Myrna, une employée de Liter of Light.
A l’occasion du salon FAME à Manille, dédié au design durable, un membre de Liter of Light apprend aux visiteurs a assembler des lampes.

Garantie sans obsolescence

« Nous utilisons deux techniques d’assemblage selon les besoins. Des circuits imprimés que nous avons conçus nous-mêmes et dont les composants sont faciles à souder et dessouder, avec des marquages pour guider l’utilisateur. Et pour les communautés où même un fer à souder est inaccessible, nous utilisons un domino afin de connecter les composants », explique Mitch Tiongson.

« Il y a besoin de très peu de choses pour fabriquer une lampe solaire », renchérit sa collègue Myrna Gayoso. Une ancienne détenue devenue technicienne au sein de l’association. « Pour le circuit, on utilise une LED de 1,5W, trois résistances, une diode et un transistor afin d’allumer la lampe automatiquement lorsque le soleil se couche. Nous avons une liste sur notre site Internet avec toutes les références et même des alternatives, pour que l’on puisse fabriquer une lampe a partir de récup’»

A ceci s’ajoutent un panneau solaire de 10W made in Taïwan, un interrupteur et une prise USB optionnelle pour recharger les téléphones. Les seuls consommables sont la batterie lithium avec son régulateur de charge intégré, qu’il faut changer tous les trois à cinq ans.

« Nous utilisons de grosses batteries, jusqu’à 9 cellules lithium-ion. L’objectif est que la lampe puisse éclairer plus de 45 heures sans recharge car nous subissons plus de 20 typhons par an et ceux-ci peuvent durer trois jours. Ce qui empêche la recharge complète de la batterie », détaille Myrna.

Une qualité qui a un coût : entre 15 et 20 euros pour une petite lanterne, comme les lampes à pétrole que l’association modifie. Et entre 100 et 120 euros pour une lampe plus puissante, comme celles qui équipent les maisons ou les lampadaires que produit aussi Liter of Light.

Liter of Light utilise deux types de circuits pour ses lampes. L’un sur un simple domino et ne requiert aucune soudure. L’autre plus solide utilise un circuit imprimé conçu par l’association.

Lucioles dans la jungle

Alors que le soleil se couche sur la vallée, le chef du village Ernesto Cruz Saramiento nous montre avec fierté ces lampes qui s’allument telles des lucioles dans la jungle. « Ici, la nuit tombe entre 17h30 et 18h30 selon la saison, car nous sommes proches de l’équateur. Grâce à ces lanternes, nous pouvons nous coucher beaucoup plus tard ce qui permet aux enfants d’étudier et aux parents de continuer a travailler. Ça a vraiment changé notre vie ». Les lampes solaires sont aussi beaucoup plus sûres et économes que celles au pétrole.

La batterie conséquente permet également à Ernesto d’alimenter un petit lecteur DVD portable, que sa famille utilise pour regarder des films ou jouer de la musique.

«Ça m’a beaucoup surpris mais les habitants ici préfèrent alimenter un karaoké plutôt qu’un frigo, quitte à faire des kilomètres à pied chaque jour pour aller chercher de la glace. Ça fait réfléchir sur les véritables besoins de base des populations. Il ne faut pas sous estimer l’importance du divertissement et de la vie sociale », commente Corentin de Chatelperron.

Des enfants franchissent la rivière à la nuit tombée avec des lanternes offertes par l’association Liter of Light.
Dans la maison du chef du village, Johnny regarde un DVD sur le lecteur alimenté à l’énergie solaire.

L’autonomie à moins de dix euros

Sous la supervision de Myrna et Mitch, il s’essaie lui-aussi à l’assemblage d’une lampe, contenue dans un épais tube de PVC bleu avec à l’extrémité un diffuseur taillé dans un goulot de bouteille en plastique. « On pourrait aussi utiliser du bambou ou de la poterie mais le PVC est étanche ce qui est pratique pour les pêcheurs. Nous fabriquons aussi des feux de navigation pour éviter que les pirogues ne se fassent renverser en pleine nuit par de plus gros navires », explique Illac Diaz.

« Je pense quand même qu’on pourrait faire moins cher et descendre sous la barre des dix euros », estime Corentin de Chatelperron. « Les circuits imprimés réparables sont une bonne idée sur le papier mais ils demandent beaucoup de connaissances techniques et ils font exploser le prix. Tout comme l’emploi de grosses pièces de plomberie en PVC, qui coûtent autant que le reste de la lampe ».

De retour sur le Nomade des Mers dans le port de Manille, il s’attaque à la fabrication d’un prototype de lampe solaire low tech avec l’aide de Johnny Allen et Cyprien Cayla. Deux bricoleurs chevronnés, respectivement éco-architecte et ingénieur.

« Lorsqu’on travaillait sur les éoliennes à Dakar, on a voulu fabriquer nos propres circuits et on s’est heurté au même problème de coût et de complexité », raconte Corentin. « En fait il est plus simple d’acheter des modules tout-en-un pour moins d’un euro. Comme un régulateur de charge pour la batterie ou un « step-up » pour augmenter la tension de 3,7V à 5V et recharger des téléphones en USB. »

Pour le stockage de l’énergie, les membres de l’association ont une idée : démonter une vieille batterie d’ordinateur pour en récupérer les cellules. « Chaque batterie contient entre 4 et 6 cellules lithium-ion de 3,7V. Généralement il y en a une ou deux qui sont mortes, avec une tension inférieure à 2,4V, mais les autres sont tout à fait OK », explique Corentin. « C’est une technique que l’on a découvert à Sumatra, dans une maison entièrement coupée du réseau où tous les appareils étaient alimentés par cette technique».

Myrna est venue découvrir le catamaran Nomades des Mers et apprendre le recyclage de batteries aux côtés de Johnny et Corentin.
Cyprien fabrique un premier prototype de lampe solaire à l’aide d’un vieux Tupperware.
A bord du Nomade des Mers, Johnny Allen démonte une batterie d’ordinateur pour en recycler les cellules.

Réseau mesh et bornes WiFi

Pendant que Johnny soude les composants et les fixe à une planchette de bois, Cyprien découpe une bouteille de Coca-Cola. « Malheureusement, on trouve ces bouteilles partout sur la planète, jusqu’au fond des océans. Mais elles sont faites d’un plastique épais qui est thermoformable », explique le jeune ingénieur. « On va essayer de réaliser une lanterne à la fois résistante, étanche et jolie en faisant chauffer ce plastique autour d’un morceau de poutre pour lui donner une forme rectangulaire ».

Après quelques essais infructueux, et une réparation express d’un convertisseur 220V pour alimenter la décapeuse thermique, la lampe solaire du Low-tech Lab est fin prête et illumine le pont du bateau. Il ne reste plus qu’à la documenter et à poster le tutoriel sur Internet. « On a créé une base de données de tous les acteurs des low tech dans le monde et on va pouvoir leur partager cette invention. Ça fait trois ans qu’on navigue et on n’avait toujours pas résolu un problème aussi simple que l’illumination. Mais avec cette lampe, je crois qu’on est sur la bonne voie », estime Corentin.

Cet article a été rédigé sur un Raspberry Pi alimenté à l’énergie solaire. Le top du low tech !

Illac Diaz a déjà d’autres projets pour son ONG, comme rajouter dans ses lampes des Raspberry Pi. De petits ordinateurs à 35 euros qui relaieront Internet en WiFi grâce à un réseau mesh. “Ça tombe bien, l’électronique Low tech est le thème de notre prochaine escale à Taïwan !”, s’enthousiasme Corentin. Demain, le bateau mettra le cap vers la Grande Ourse. Et de nouvelles aventures.

En savoir plus sur Nomades des mers, le tour du monde à la voile du Low-tech Lab.

Jean-Jacques Valette est le chroniqueur-en-résidence Feral Labs 2019. Le Feral Labs Network est cofinancé par le programme Europe Créative de l’Union Européenne. La coopération est menée par Projekt Atol à Ljubljana (Slovénie). Les autres partenaires #ferallabs sont la Bioart Society (Helsinki, Finlande), Catch (Helsingor, Danemark), Radiona (Zagreb, Croatie), Schmiede (Hallein, Autriche) et Art2M/Makery (France).