Ils ont fait le Fab City Summit Paris

Le Fab City Summit à Paris a réuni les acteurs et porteurs de projets pour un futur urbain plus résilient. Petit échantillon de ceux qui ont participé et fait cet événement.

Elsa Ferreira, envoyée spéciale.

Comment construire la ville résiliente, productrice, durable et circulaire ? Du 11 au 13 juillet (avec prolongation dans le parc de la Villette jusqu’au 22 juillet pour la partie grand public du sommet), le réseau international des fabcities se donnait rendez-vous à Paris pour échanger idées et projets. En posant des questions (comment renverser le schéma actuel ? quelles sont les alternatives possibles ?), le Fab City Summit a été l’occasion de discussions engagées et passionnées autour de la ville et de nos modes de vie, de production et de consommation. Makery a croisé et questionné sur leur présence quelques-uns des acteurs et participants.

Sophie Rosso, promotrice immobilière
«Penser au bien commun»

Sophie Rosso (Quartus) représentait les promoteurs immobiliers au Fab City Summit. © Pauline Comte

Sophie Rosso, directrice générale de Quartus Tertiaire, est aussi passée par la ville de Paris où elle conseillait l’adjoint à la maire de Paris chargé de l’urbanisme et l’architecture Jean-Louis Missika. Sur la scène du Fab City Summit le 12 juillet, elle a défendu une approche sociale et collaborative de son métier et parlé de « l’urgence à changer » côté promoteurs pour « penser au bien commun ».

Comment allier les exigences de profit dans l’immobilier et l’expérimentation?

Le business model de l’entreprenariat n’est pas du mécénat mais intègre un enjeu et un impact pour la société qui va au-delà de l’impact financier pour l’actionnaire. On tâtonne, on accepte l’erreur et l’échec. On accepte aussi que certains projets soient expérimentaux, comme Manufacture sur Seine à Ivry, qui pourtant à terme sera rentable.

Quel type d’expérimentation engagez-vous pour Manufacture sur Seine?

Pour ce projet qui a remporté le concours Réinventer la Seine, 50.000m2 vont être construits à moitié en terre crue, avec l’architecte chinois Wang Shu (prix Pritzker 2012, ndlr) et les Français Lipsky Rollet et Joly&Loiret. C’est un matériau millénaire mais c’est un vrai défi de construire en terre à une échelle aussi énorme. Nous sommes associés avec les laboratoires Craterre et Amàco avec lesquels on va tester des briques en terre crue, des panneaux, des enduits, des mortiers.

Pour cela, nous voulons structurer la filière en amont en construisant une fabrique de terre crue à Sevran. Le matériau est là : il va y avoir 30 millions de tonnes de terres excavées pour la construction du Grand Paris. Si l’on apporte la preuve qu’on sait faire, c’est un cercle vertueux qui se dessine. C’est aussi un véritable projet de R&D pour lequel l’Europe nous a accordé une subvention de 5 millions d’euros.

L’expérimentation serait rentable à terme?

C’est au cas par cas. Pour la LXFactory à Lisbonne (dont Quartus n’est pas le promoteur, ndlr), il n’y a pas de business model en tant que tel mais les promoteurs ont racheté les terrains autour qui gagnent en valeur. Le 6b (friche artistique à Saint-Denis en banlieue parisienne dont Quartus est propriétaire, ndlr) n’a pas vocation à être rentable : c’est un laboratoire, ce sont des artistes qui travaillent sur la communauté et la création de liens avec le quartier. Pour aller au-delà de l’expérimentation, il faut que d’autres promoteurs nous suivent, qui ne le feront que s’il y a une rentabilité avérée, donc de nouveaux modèles.

Régénérer des quartiers périphériques n’entraîne-t-il pas une gentrification?

Il faut que tous les acteurs de la chaîne se mobilisent. Il faut une politique publique de ville inclusive qui conserve du logement social et de l’emploi. Dans la rénovation urbaine, on a souvent pensé aux logements mais pas au développement économique. Il faut aussi des commerces abordables. Et une gouvernance pour s’assurer qu’il n’y a pas de revente avec des plus-values monstrueuses dès qu’un acteur dynamique vient s’implanter. Le phénomène de gentrification existe aussi pour les PME. Dès qu’un métro arrive par exemple, les grosses compagnies s’installent et les PME doivent s’excentrer. Pour toutes nos opérations, nous gardons des loyers très bas au rez-de-chaussée. On pense souvent que les commerces amènent l’argent mais ils apportent surtout de la valeur.

Dave Hakkens, designer de Precious Plastic
«Une plus grosse machine pour recycler plus»

Dave Hakkens, venu en bus à Paris pour limiter son empreinte carbone. © Pauline Comte

Il est celui qui a conçu l’emblématique projet Precious Plastic, cette machine à recycler et fabriquer à partir du plastique que de nombreux fablabs se sont appropriés. Le designer néerlandais Dave Hakkens participait à la conférence du Fab City Summit le 12 juillet, en ayant préféré faire 26h de bus depuis Lisbonne plutôt que prendre l’avion pour limiter son empreinte carbone.

Où en est Precious Plastic?

La première version de Precious Plastic remonte à 2013. C’était une simple machine à recycler le plastique. Rapidement on a amélioré la documentation et les vidéos pour la V2. Il y a six mois, on a lancé la V3 avec une place de marché pour vendre les produits fabriqués et une carte. En septembre, on lancera la V4 et on va inviter makers, ingénieurs, designers et codeurs à travailler sur la machine à Eindhoven, aux Pays-Bas. On voudrait améliorer la plateforme, faire une bibliothèque d’exemples et faciliter la documentation pour les gens qui construisent la Precious Plastic. On voudrait aussi avoir une version plus industrielle capable de faire des plaques pour les CNC. C’est une plus grosse machine mais elle recyclera plus.

Pourquoi ne pas avoir transformé le projet en entreprise?

Je n’ai pas voulu faire de Precious Plastic une entreprise. Notre but est de recycler. Si tu commences à vendre des machines, alors ton but devient celui-ci et tu te retrouves piégé dans ton propre système.

L’open source est-il une solution pour des projets participatifs?

J’ai été très inspiré par le projet Open Source Ecology même si je ne suis pas vraiment le mouvement open source, dont les projets sont souvent assez désordonnés. En tant que designer, j’aime que les choses soient propres. On a fait beaucoup d’efforts en ce sens et pour ne pas seulement tout mettre sur un wiki. On a beaucoup à apprendre les uns des autres sur la manière de gérer un projet open source. Le monde dans lequel nous vivons, nous l’avons construit ces cent dernières années. A nous de bifurquer dans n’importe quelle direction. Le problème du plastique est si énorme qu’il nécessite qu’on y apporte plusieurs solutions. Precious Plastic n’est qu’une partie du puzzle.

Pour la V4, rendez-vous en août sur le site Precious Plastic

Indy Johar, cofondateur de Project00
«Soutenir la transformation de l’humanité»

Indy Johar à la Grande Halle de la Villette pour ouvrir les «possibles». © Pauline Comte

Cofondateur de Project00, un studio collaboratif d’architectes, designers, programmeurs, sociologues, économistes, il est à l’initiative des entreprises open source Open Desk et Wikihouse, le réseau Impact Hub network ou du studio Dark Matter Laboratories, pour penser des « infrastructures institutionnelles » et opérer des changements collaboratifs. Invité pour imaginer les « possibles », Indy Johar a défendu une approche holistique de la société et de ses enjeux pour opérer une transformation réelle. Ou comment repenser jusqu’à notre humanité et notre individualité…

Que faire pour changer la ville?

Si on veut faire de l’investissement social, la meilleure façon de le faire n’est pas via les starts-ups mais à travers les systèmes. Il ne faut pas investir dans un seul produit mais dans vingt simultanément. Ça peut être des politiques, des droits civiques, une nouvelle start-up… Le sens de notre humanité se transforme et ce peut être un magnifique changement. Seulement 10% de notre ADN définit ce que nous sommes, le reste, c’est de la matière symbiotique qui permet de rester en bonne santé. L’idée qu’on existe en tant qu’individu parfait n’existe pas. Les neurosciences, l’épigénétique, les micro-agressions qui nous changent au niveau moléculaire et réduisent notre espérance de vie nous affectent. Comment ouvrir les possibilités de ce que c’est qu’être humain ? Comment décentraliser la créativité ? Le Fab City Summit crée la conversation.

Massimo, Vanessa, Adam, Andrés, participants au Fab City Summit
«Ici pour apprendre et comprendre»

Massimo Bianchini, italien, cofondateur et manager de Polifactory, fablab de Politecnico Milan, venu au Fab City Summit à Paris avec trois de ses étudiants : « Je veux comprendre la convergence progressive entre le bottom up du mouvement fablab et le top down avec les municipalités et les gouvernements qui commencent à comprendre et rencontrer les représentants de ces communautés. »

A la Grande Halle de la Villette, Massimo Bianchini (à droite) et deux de ses étudiants. © Elsa Ferreira

Vanessa Mignan, cofondatrice de E-fabrik, l’association francilienne qui met en relation des jeunes et des personnes en situation de handicap pour fabriquer des prototypes, regrette le manque d’inclusion en pratique dans l’organisation du sommet (à la Grande Halle, pas de traduction en langue des signes notamment) : « Vous me prenez à un moment où je suis un peu déçue. Une des questions qui nous portent à E-Fabrik est l’inclusion sociale. La révolution présentée ici ne peut se faire sans un modèle inclusif pour tous, les personnes en situation de précarité, en situation de handicap, les minorités ethniques, la question des femmes. Et ce modèle est un peu absent pour l’instant. J’ai hâte d’en entendre plus sur ces sujets-là. »

Adam Gawron, polonais, vit à Barcelone, a étudié le design urbain et travaille dans la modération des réseaux sociaux : « J’ai toujours été intéressé par la régénération urbaine. Je suis ici pour apprendre des façons de promouvoir des régénérations durables et l’économie circulaire. »

Andrés Briceño, chilien, architecte, cofondateur du fablab Santiago au Chili et de la fondation Distributed Design Foundation : « Je fais partie du collectif Fab City, nous avons organisé FAB13 l’année dernière. Le mouvement grandit et le Fab City Summit nous permet de comprendre que la ville est la plateforme où les systèmes apparaissent, où les façons dont nous organisons nos sociétés deviennent réelles. C’est intéressant d’analyser ces perspectives et de reconnaître les exemples radicaux comme Barcelone. »

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Article publié le 17 juillet 2018 sur Makery.info.

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