La Fab City Grand Paris et son «terreau très fertile» pour une ville résiliente

On va parler Fabcity au Fablab Festival de Toulouse du 11 au 14 mai 2017. En attendant le Fab City Summit à Paris en 2018, les associations Fab City Grand Paris et Civic Wise préparent la relocalisation de la production. Rencontre.

La Fabcity sera l’un des thèmes du Fablab Festival 2017, à Toulouse du 11 au 14 mai. Souvenez-vous, l’été dernier, la France était sélectionnée pour accueillir la FAB14, la conférence internationale des fablabs 2018, dont un des temps forts sera la tenue d’un Fab City Summit à la Villette (Paris 19ème). Né au fablab de Barcelone sous l’impulsion de son fondateur Tomás Diez, le concept de Fabcity repense l’impact de la fabrication numérique pour relocaliser la production industrielle, alimentaire et énergétique dans un objectif de résilience urbaine.

Pour aller au-delà du concept s’est créée à l’automne 2016 l’association Fab City Grand Paris, qui réunit les acteurs franciliens (fablabs, architectes, makers…). Déjà avec son plan climat, Anne Hidalgo, maire de Paris, s’était engagée à poursuivre un objectif de relocalisation de 50% de la production sur le territoire local pour 2050. Cet hiver, la Ville a consulté les associations Fab City Grand Paris et Civic Wise, dans la lignée de l’étude stratégique pour la neutralité carbone en 2050, pour réfléchir aux implications concrètes d’un tel engagement.

Le medialab de Makery, membre de Fab City Grand Paris, accompagne le process, tandis que Makery rend compte de l’avancée des projets. L’équipe de Fab City Grand Paris qui travaille avec la Ville de Paris est constituée de Baptiste Bernier (Volumes, Civic Wise), Julie Colin (Civic Wise), Marie-Hélène Féron et Benjamin Tincq (OuiShare). Interview de trois de ses membres fondateurs : l’urbaniste Julie Colin, Benjamin Tincq et l’architecte et président de Fab City Grand Paris Minh Man Nguyen (WoMa).

Comment l’association s’est-elle appropriée la thématique de la Fabcity pour l’adapter au contexte local de Paris et sa région?

Benjamin Tincq. Nous avons essayé de faire une synthèse de trois influences : la Fab City global initiative, qui a posé le fameux From PITO [Products In, Trash Out] to DIDO [Data In, Data Out] (en quoi le numérique peut être vecteur de résilience par la relocalisation de la production), la communauté des acteurs locaux, et notamment les différentes sensibilités représentées dans l’association Fab City Grand Paris (espaces de fabrication numériques, makers, designers, architectes, agriculteurs urbains, autres acteurs des économies circulaires et collaboratives) et enfin, le résultat de notre veille au long cours.

Produit localement, connecté globalement: le modèle de la Fabcity. © Fab City CC-by-SA 4.0 
Le modèle Dido (Data In / Data Out). © Fab City CC-by-SA 4.0

Nous avons articulé cette vision autour de six grands piliers complémentaires : la production de biens matériels (de l’artisanat à l’industrie) ; la production alimentaire (agriculture urbaine, circuits courts, etc.) ; la production énergétique ; la “production de la ville” (architecture, construction, urbanisme) ; le circuit économique local (création de la demande) ; et enfin les différents flux de données et de matières (économie circulaire, logistique urbaine, etc.).

Ce n’est sans doute pas parfait, mais c’est une première contribution au réseau Fabcity ! Nous avons identifié une première liste de projets, études de cas, méthodes et politiques publiques sur chacun de ces axes. On pourrait imaginer de construire sur cette base une sorte de référentiel commun au réseau pour inspirer et guider l’action.

Julie Colin. Nous avons développé une vision holistique de la Fabcity, qui fonctionne comme un système d’enjeux interdépendants. Du modèle PITO to DIDO, nous avons spécifié ce que recouvraient les produits fabriqués dans la Fabcity, en considérant que l’artisanat classique, l’agriculture régionale ou la production de la ville (architecture et urbanisme) étaient constitutifs de la ville productive, tout autant que la fabrication additive ou l’agriculture urbaine. Pour la catégorie “Fabrication de biens matériels”, nous avons défini les contours des modèles existants (ouverture des machines de production à tous, production locale et de petite échelle, hors labs internes aux entreprises) et à venir (industrie 4.0). Nous avons également introduit comme un enjeu de la Fabcity l’économie locale (création de label, monnaie locales) pour sa capacité à influer sur les comportements de consommation autant que sur les modes de production.

Périmètre de la consultation Fabcity pour la Ville de Paris. © Fab City CC-by-SA 4.0

Aujourd’hui concrètement, c’est quoi la Fab City Grand Paris?

Benjamin Tincq. Il y a un terreau très fertile au déploiement d’une stratégie Fabcity sur le territoire parisien et francilien, qui résulte à la fois d’un tissu productif historique encore très dense malgré la tertiarisation de l’économie sur les vingt dernières années, d’un grand dynamisme des acteurs de l’innovation et des nouvelles économies, et enfin des politiques publiques volontaristes autour du numérique, du climat, de l’économie circulaire ou de l’urbanisme.

Si on prend l’exemple de l’artisanat, il y a une complémentarité intéressante entre d’une part l’artisanat parisien historique et les filières d’excellence dans l’art, le design ou le textile et d’autre part, l’émergence des nouveaux “artisans numériques” comme Draft Ateliers et WoMa à Paris ou La Nouvelle Fabrique à Pantin. Certains lieux incarnent le rapprochement entre les deux mondes, comme Hall Couture ou ICI Montreuil.

Le parc machines d’Usine.io permet d’accompagner l’industrialisation de start-ups. © Makery 

L’industrie a d’un côté un tissu encore très dense, avec une Ile-de-France qui figure encore parmi les premières régions industrielles d’Europe, notamment autour de l’automobile, l’aéronautique, les industries de l’énergie et de l’environnement, la santé et les biotechnologies et de l’autre, un vivier de start-ups hardware, qui peuvent accéder à un parc machine professionnel pour développer leurs produits via des lieux comme TechShop et surtout Usine.io, qui fournit également un accompagnement à l’industrialisation. Entre les deux, on trouve ce nouvel objet qu’est l’usine du futur, la fameuse industrie 4.0, concept né en Allemagne en 2011, qui avec le numérique doit permettre l’avènement de la production flexible, à la demande, de biens personnalisés. Deux démonstrateurs ont notamment ouvert à Saclay, le FactoryLab du CEA et l’Innovation Center for Operations du Boston Consulting Group.

Les deux axes de l’accès aux machines. © Benjamin Tincq Fab City CC-by-SA 4.0 

Paris est également très dynamique sur des sujets comme l’économie circulaire et l’agriculture urbaine, à la fois portée par des politiques publiques comme la collecte des déchets organiques bientôt généralisée, des appels à projets ou à expérimentation portés par la mairie (comme parisculteurs) ou Paris&Co et une dynamique entrepreneuriale et associative très forte. On peut citer des acteurs comme Maximum, qui fabrique du mobilier à partir de chutes industrielles, L’Increvable, une machine à laver conçue pour durer cinquante ans, ou des connecteurs de flux comme La Réserve des Arts ou Phénix, et, dans l’agriculture et l’alimentation, le Collectif Babylone et le Food Lab de Volumes pour le côté associatif, et des acteurs comme Agricool sur des modèles plus industriels.

Après la production immatérielle et la production de biens matériels, c’est la production de la ville (bâtiments, mobilier urbain, espace public) qui entame un processus de démocratisation. Les démarches d’urbanisme s’ouvrent à d’autres acteurs que les traditionnels Bouygues, Vinci ou JCDecaux, au travers de processus comme Vegetalisons.Paris, ou Réinventons nos places, où sept collectifs d’architectes travaillent à la rénovation de places parisiennes comme Nation ou Gambetta. Quatorze qui intervient sur la Place des Fêtes, travaille d’ailleurs sur un concept d’OpenDesk du mobilier urbain qu’on pourrait imaginer comme le futur des marchés publics.

Le collectif Coloco dans leur container Place de la Nation début mars. © Victor Didelot 

Julie Colin. L’écosystème du Grand Paris est spécifique par ses caractéristiques en terme de filières développées et attractives : numéro un mondial dans la mode/textile, leader européen sur l’automobile, filière du bâtiment très développée. Mais également par sa culture de la participation citoyenne et de la société civile à la fabrique de la ville, entretenue par des dispositifs publics (budget participatif, Réinventer…) et son écosystème riche et diversifié sur le champ de la Fabcity : makers, fablabs, artisanat, industrie (avec notamment les filières industrielles franciliennes), urbanisme, économie circulaire, agriculture et alimentation…

Il y a cependant plusieurs challenges à relever comme la pression foncière rédhibitoire intra-muros et en première couronne et le découpage administratif et de compétences qui complexifie la prise de décision vis-à-vis des aides aux entreprises ou de la gestion des infrastructures (trois instances de décision aux prérogatives limitées, la Ville, la Région et la Métropole, ainsi que les EPCI, les établissements publics de coopération intercommunales).

Assemblée de lancement de l’association Fab City Grand Paris en novembre 2016. © DR

Comment voyez-vous le potentiel de développement? Les freins, les leviers?

Benjamin Tincq. Il y a au moins deux enjeux transverses : le premier est de continuer à connecter ces différents aspects dans une vision cohérente et une dynamique d’ensemble. Par exemple, en mettant l’usine du futur au service d’une économie circulaire, ou en adoptant une vision d’ensemble de la résilience alimentaire (comme le font Albi ou Rennes), qui intègre agriculture urbaine, circuits courts et logistique urbaine. Des acteurs comme La ruche qui dit oui ont certainement un rôle à jouer sur cette question.

Le second, c’est celui du passage à l’échelle des acteurs de la production innovante, dont les modèles économiques sont encore fragiles, comme beaucoup de fablabs et makerspaces le confirmeront. La contrainte foncière à Paris étant ce qu’elle est, les économies d’échelle peuvent être déterminantes pour faire tenir un modèle économique de production (versus prototypage). Citons comme inspiration les micro-usines Local Motors, FirstBuild ou UntoThisLast, les grands lieux partagés comme NewLab à Brooklyn, ou Brick City Makes à Saint Louis, ou l’expérimentation de nouveaux modèles immobiliers comme les Community Land Trusts (pour un foncier solidaire). La dynamique autour de l’Arc de l’innovation peut aussi jouer un rôle dans l’identification de biens fonciers abordables et pérennes.

Le passage à l’échelle peut aussi s’opérer en réseau, par exemple en assurant une meilleure connexion entre les différentes boucles d’économie circulaire (producteurs de déchets et consommateurs de ressources), ou entre start-ups hardware parisiennes et industriels franciliens, en mesure de les accompagner dans leur industrialisation. On aimerait voir émerger une sorte de Airbnb des usines, à la manière de MakeWorks ou Maker’s Row.

Julie Colin. Au sujet des déchets du bâtiment, produits en grande quantité sur le territoire francilien, il existe un fort potentiel de recyclage/réemploi à mettre en place. Des expérimentations sont en cours sur Plaine commune notamment. Sur les déchets bois/carton, il faut utiliser les potentiels du territoire du 19ème et Pantin pour expérimenter un fonctionnement en boucle de matière (mutualisation des déchets et de leur collecte, transformation sur place, réutilisation). Il faut aussi s’appuyer sur les organes de formation publics (écoles, cours pour adultes) pour utiliser la fabrication additive comme média pédagogique d’autonomisation et associer à la réflexion les opérations en cours (Arc de l’innovation, Réinventer…) en y intégrant les besoins de la ville productive.

Benjamin Tincq. Au-delà de l’animation du tissu d’acteurs locaux, l’association Fab City Grand Paris travaille également avec la mairie de Paris, notamment pour prioriser les actions et les zones d’expérimentation d’ici à FAB14.

Justement, à propos de FAB14, qui aura lieu à l’été 2018 pour partie à Toulouse (conférence internationale des fablabs) et pour partie à Paris (Fab City Summit), où en êtes-vous?

Minh Man Nuyen. Nous aimerions faire de FAB14 une expérimentation intégrée à son territoire. Cela pourrait être un prototypage urbain sur un quartier entourant le site du Fab City Summit par exemple. D’ici là, nous présenterons les travaux de l’équipe Fab City Grand Paris au Fablab Festival de Toulouse 2017. Nous aurons aussi cet été une session autour de la Fabcity à l’occasion du OuiShare Fest, du 5 au 7 juillet aux Magasins généraux de Pantin, où Tomás Diez et d’autres membres du réseau européen seront également présents, et qui sera un jalon supplémentaire dans l’organisation du Fab City Summit.

Julie Colin. Le terrain de jeu est prometteur : le parc de la Villette !

La Fabcity au Fablab Festival 2017: la Fab City Grand Paris présentera ses travaux lors de la table ronde organisée par Makery, «La Fabcity, un nouveau modèle pour les villes?», le 13 mai à 14h ; Julien Paris (medialab Makery) animera le 11 mai un barcamp sur le Fabcity Dashboard ; Makery invite l’urbaniste Krzysztof Nawratek à donner une conférence sur la «Réindustrialisation urbaine» (à paraître chez Punctum Books), le 13 mai à 17h45

Entretien publié le 9 mai 2017 dans Makery

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