Marc Dusseiller, pionnier du biohack

Rencontre avec le globe-trotter suisse Marc Dusseiller, à l’origine du réseau international open source de biohackers et bioartistes Hackteria.

Depuis dix ans, Marc Dusseiller a troqué son poste d’enseignant chercheur en interfaces bio-nano à l’école polytechnique fédérale de Zurich, en Suisse, pour un statut de biohacktiviste de la science ouverte, qu’on connaît sur le réseau comme dusjagr. Il revient sur son parcours, depuis ses expériences de matériel ouvert en classe jusqu’à la fondation du réseau Hackteria avec le musicien Yashas Shetty en 2009, en passant par la création du lab Biotehna en Slovénie. Cet entretien a été réalisé lors d’Interactivos?’16 à Madrid le 2 juin 2016.

Comment passe-t-on de la recherche en bio- et nanotechnologies à l’animation d’un réseau de biohackers et bioartistes?

L’histoire d’Hackteria est arrivée à un moment de ma carrière où je pouvais faire se rejoindre deux de mes passions. J’ai d’abord été formé en tant que chercheur en sciences de la matière et nanotechnologies. J’ai une thèse en sciences de l’interfaçage bio, une ingénierie qui consiste à lier des systèmes techniques avec des environnements vivants, comme cultiver des cellules de tissu biologique sur des surfaces artificielles. Faire évoluer ma formation d’ingénieur initiale jusqu’à cet interfaçage flou entre l’inerte et le vivant a été passionnant. En travaillant dans la recherche expérimentale, j’ai été amené à construire moi-même mes outils de recherche. Mais j’ai quitté la recherche en 2006 et suis devenu très actif dans une communauté locale d’enthousiastes du Do It Yourself. J’étais déjà très intéressé par la culture open source et nous rêvions de créer notre propre hackerspace à Zurich. Je suivais le mouvement pour l’accès ouvert aux publications scientifiques et participais à de nombreuses discussions dans la région de Zurich. Cela m’a amené à rencontrer de nouvelles communautés autonomes, comme la scène électro DiY car j’ai toujours joué de la musique et suis passionné de musique électronique bruitiste et expérimentale.

Marc Dusseiller en atelier avec des enfants à la Société suisse d’art méchatronique. © CC Mechatronicart.ch

Nous avons initié une communauté, la Société suisse d’art méchatronique, pour programmer, développer du matériel et construire nos propres synthétiseurs. Nous avons aujourd’hui notre propre espace, le Mechartlab, pour produire des cartes de circuits imprimés et accueillir des ateliers. Nous avions démarré à l’origine dans un centre social pour les jeunes. Après mes recherches en sciences de pointe, je me suis soudainement retrouvé à faire des circuits électroniques très basiques avec des enfants. Cela m’a conduit à m’intéresser aux discussions publiques sur la technologie dans un environnement non scientifique, ce qui m’a bien occupé pendant deux ou trois ans. Cet été, nous fêtons le dixième anniversaire de la Société méchatronique.

L’un des kits DiY «micro-noise» développés à la Société méchatronique. © CC mechatronicart.ch

En 2008, j’ai commencé à enseigner un cours d’introduction aux micro- et nanotechnologies pour les sciences de la vie à l’University of Northwestern Switzerland (FHNW) de Bâle. Comme j’avais pris goût à la méthodologie DiY, commencé à programmer des Arduino, des logiciels et matériels open source, j’ai voulu le faire en classe. Mais un enseignant ne peut a priori pas introduire ses propres recherches en cours. J’ai alors entamé un cours en laboratoire sur l’usage du matériel ouvert et des outils open source pour construire notre propre labo nano-tech. J’ai démarré un wiki avec la classe en m’inspirant de la culture libre, de manière à ce que les étudiants documentent ce qu’ils développent et que la génération suivante construise à partir de leur code et leurs instructions. Au fil des années, nous avons construit un laboratoire nanotech DiY, que j’ai appelé le Wetpong pour que le côté gaming geek inspire les étudiants. Comme nous avions besoin de pompes, nous les avons construites à partir de Lego et d’un tas de matériel à base d’optique laser et microscopes. C’est ainsi que j’ai commencé à construire avec les étudiants les premières versions de microscopes à partir de hacks de webcams.

Cours de matériel ouvert à la University of Applied Sciences and Arts Northwestern Switzerland. © CC dusjagr

Comment cet enseignement basé sur la pratique DiY a-t-il rencontré la pratique art et science?

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Autour de Noël 2008, j’ai découvert la liste de diffusion du mouvement émergent DiYbio. Il faut comprendre que les premiers enthousiastes de ce mouvement étaient américains, pour beaucoup des étudiants participant à la compétition Igem. Quand ils ont annoncé qu’un format d’atelier réunissant artistes, hackers et activistes de l’open source appelé Interactivos? allait se tenir à Madrid, au Medialab Prado, je me suis dit qu’il fallait absolument que j’y aille. Le sujet était la « science de garage ». Je me suis dit c’est parfait, je me suis payé mon billet. J’ai rejoint le projet dont le thème était « l’astrobiologie de garage », mené par l’artiste Andy Gracie. Afin de construire nos propres outils low-tech pour étudier la vie dans l’espace, il entendait chercher des espèces extrêmophiles comme les bactéries magnétoctactiques et les oursons d’eau, aussi connus sous le nom de tardigrades.

Marc Dusseiller (à gauche) lors de Interactivos?’09 au Medialab Prado à Madrid. © CC dusjagr

J’avais apporté du matériel développé avec mes étudiants, comme les pompes Lego et Arduino, les microscopes. Les participants montrèrent un grand intérêt pour ces instruments de science DiY. Je me suis alors rendu compte que ces développements étaient aussi très intéressants pour cet environnement créatif d’artistes, hackers et designers. De nombreux artistes qui veulent travailler sur les sciences de la vie pensent qu’ils doivent passer par une résidence. Nous avons démontré qu’il existe d’autres manières d’entrer dans le sujet et que les méthodes DiY n’ont pas beaucoup été explorées dans le monde du « bioart ».

Migros Kulturprozent et Christoph Merian Verlag, extrait du DVD «Digital Culture and Media Art from Switzerland, édition 2010»:

Nous avons également échangé avec le musicien et enseignant indien Yashas Shetty, qui développait un nouveau programme et explorait les collaborations possibles autour de thèmes scientifiques pour le Center for Experimental Media Arts (Cema) de l’école Srishti d’art, design et technologie de Bangalore. Autour d’un nouveau cours sur la biologie de synthèse au Cema démarrait un wiki qui collectait les idées sur la façon de faire entrer des outils modernes de biologie moléculaire et d’ingénierie génétique en classe pour les étudiants en art et design. Yashas avait construit une relation forte avec un institut de recherche à Bangalore, le Centre national pour les sciences biologiques, et prévoyait de faire concourir ses étudiants à la compétition Igem et d’être la première école d’art et de design à y entrer.

Yashas Shetty et Marc Dusseiller. © CC Hackteria
Yashas Shetty et Marc Dusseiller avec les étudiants de l’école Srishti. © CC Hackteria

Nous devions encourager les artistes et designers désirant travailler avec le vivant et le bioart à s’inspirer des méthodologies de la culture libre et à partager leurs méthodes, afin que d’autres artistes émergents puissent reproduire et construire à partir de leurs travaux, outils et méthodes. Nous avons donc lancé l’idée de Hackteria, avec l’envie de construire un site internet collaboratif où les gens peuvent écrire des instructions, partager leurs méthodes. Durant l’été 2009, je suis allé en Inde pour travailler avec Yashas. Il avait déjà trouvé le nom Hackteria pour le projet, mixant les mots hacker et bactérie. Nous avons commencé à organiser des ateliers et avons rapidement reçu de nombreuses invitations d’institutions, festivals de nouveaux médias, d’écoles, pour mener ces ateliers d’accès facile à la biologie pour hackers, artistes et geeks.

Inspirés par Interactivos?, nous nous sommes dit que nous devrions organiser des rassemblements physiques où collaborer, travailler, vivre, cuisiner ensemble, développer de nouveaux projets, etc.. Nous les avons appelés Hackteria Labs. Nous en avons organisés deux en Suisse, un en Inde, un en Indonésie à Yogyakarta où nous avons développé de solides relations avec la communauté Lifepatch. De nombreux nœuds, projets en réseaux et spin-off sont issus des Hackteria Labs.

C’est avec la création d’Hackteria que vous avez cessé d’enseigner?

Avec le projet Hackteria, je pouvais combiner mon passé dans les bio- et nanotechnologies et mon nouvel enthousiasme pour la méthodologie DiY, deux choses que j’avais menées en parallèle jusque-là. Ces sept dernières années, j’ai travaillé internationalement pour le réseau Hackteria, rédigeant des dossiers de financement, organisant des sessions d’art et de hack collaboratif dédiées aux nanotechnologies, et menant des ateliers comme en Slovénie, avec les rendez-vous NanoŠmano initiés avec Stefan Doepner et Cirkulacija2 à Ljubljana. Mais j’ai continué à enseigner à Bâle jusqu’en 2012.

Premières installations du lab Biotehna de la galerie Kapelica durant un Mobile Lab Hackathon à Ljubljana. © CC Hackteria

Jusqu’à ce que la galerie Kapelica propose que je les aide à constituer un lab à côté de leur espace d’exposition, un espace dédié à la production et à l’assistance de projets en bioart et à l’organisation d’ateliers avec la communauté locale de biohackers. J’ai quitté mon poste d’enseignant et suis venu m’installer deux ans en Slovénie pour développer le réseau Hackteria et mener cette collaboration avec la galerie Kapelica, qui a abouti au lab Biotehna. Hackteria a grandi comme un réseau d’individus partageant un état d’esprit commun, organisant des passerelles entre disciplines artistiques, hacktives, open source. De manière à rendre la biologie plus accessible aux pratiques artistiques, au travers d’instructions, de la construction de matériel dédié, ou de méthodes pour construire son propre laboratoire low-cost.

C’est en vous inspirant de l’impression 3D, des développements d’Arduino et de l’émergence du mouvement pour le matériel scientifique ouvert que vous vous êtes lancé dans la promotion du microscope DiY?

Le microscope est un vrai bon projet où, avec un minimum de connaissances en optique et hacking, on peut faire de la biologie en classe avec un appareil à 3$. La dimension open source du projet, ce n’est pas la webcam, un objet de consommation de masse auquel on a donné un autre (meilleur) usage, mais ce sont les instructions sur la façon de le construire et de l’utiliser en classe.

Je me suis rendu compte qu’il était extrêmement pertinent en Indonésie par exemple, où même les meilleures universités ne sont pas bien équipées. En 2009, un collaborateur local d’Hackteria, Akbar Nur Arofattulah, a repris un atelier de microscope DiY, l’a implémenté dans des centaines d’écoles et universités, en a amélioré le design… Si aujourd’hui, des centaines d’écoles utilisent le microscope DiY à Yogyakarta, ce n’est pas du fait du mouvement du matériel ouvert mais bien de la collaboration d’individus, de la multiplication massive d’une idée.

Au-delà de la philosophie du matériel ouvert, le caractère low-cost de projets DiY ouvre de nouvelles perspectives pour le matériel de laboratoire. Le microscope DiY est un projet de science citoyenne que l’on peut aussi utiliser dans l’art. Mais comme Hackteria est un réseau underground avec un wiki rudimentaire et non une université, le message ne s’est pas répandu massivement.

Atelier microscope DiY en Indonésie. © CC dusjagr
Étape 4 des instructions de fabrication du microscope DiY sur le wiki d’Hackteria. © CC D. Landwehr

«Seni Gotong Royon: Hackterialab 2014, Yogyakarta», documentaire (bande-annonce):

Les gens rechignent à se lancer dans la mise en application d’une idée open source. C’est une conséquence de la célébration contemporaine de l’innovation qui conduit à penser qu’il faut nécessairement concevoir quelque chose de nouveau. Ce Zeitgeist de l’innovation ne correspond pas à mon idée de l’open source. Je m’intéresse aux interactions personnelles directes, qu’un site internet ne peut pas remplacer. En France ou en Chine, on ne fait pas de recherche en anglais sur le Web, alors que les participants de rassemblements réguliers partagent, et probablement partageront avec d’autres ensuite. C’est bien s’ils créditent l’idée, mais ce n’est pas nécessaire. Et quand bien même ils “voleraient” l’idée pour la vendre, ça ne me préoccupe pas vraiment.

Marc Dusseiller à propos des workshops, DIYsect (2016, en anglais):

Avez-vous travaillé dans le monde des associations humanitaires? On imagine assez bien le potentiel des outils DiYbio dans les contextes de première ligne, dans les régions qui manquent d’équipements médicaux…

J’ai travaillé comme chercheur dans le domaine biomédical et j’ai vu le potentiel de ces outils low-cost pour la santé. En 2012, je suis allé les présenter à une conférence au Kenya sur le diagnostic au chevet du patient. J’espérais que les gens s’en saisiraient. Mais je ne place pas trop d’espoir dans les applications médicales, étant conscient des questions (légitimes) de validation légale. Les patients méritent des diagnostics de bonne qualité. Si vous promettez un outil de diagnostic qui mène à des décisions thérapeutiques, vous devez faire en sorte que cet outil fonctionne, et ne pas tomber dans des travers comme on a pu le voir dans le cas de du scandale Theranos Inc.

Nous pourrions parler du microscope DiY dans des conférences TED. On y voit tous les deux mois une présentation bien emballée sur la manière de “résoudre” le problème de la malaria. En réalité, jamais rien n’est fait pour s’attaquer véritablement au problème de la malaria. La malaria est une maladie qui touche essentiellement les pauvres. Nous savons comment la diagnostiquer, mais il n’y a pas de budget pour ouvrir des hôpitaux et soigner les malades. C’est pourquoi notre projet est centré sur l’environnement éducatif, mais n’opère pas dans le monde réel des applications de santé.

Démonstration du microscope DiY et collaboration avec des chercheurs en analyse de fluides au First Point-of-Care Diagnostics Workshop à Nairobi (Kenya) en 2012. © CC Hackteria

Il existe tout de même des acteurs du monde de la santé qui cherchent à réduire le coût du matériel, je pense notamment à Echopen à Paris…

Le matériel ouvert peut réduire les coûts, mais la véritable idée serait de penser le design localement. Un outil au Kenya ne ressemblera sans doute pas à un outil au Népal. Du fait de différences élémentaires comme les conditions météorologiques. En allant à ces conférences, j’ai tout de même beaucoup appris. Ce qui m’a conduit à modérer mes promesses, parce que je manque d’expérience, mais aussi parce que la meilleure piste avec le matériel ouvert est que les acteurs locaux… développent du matériel local. Ceci dit, quand j’étais à la conférence Transformaking en 2015 en Indonésie, le discours majoritaire martelait que chacun doit devenir un innovateur au lieu de parler de comment parvenir à implanter ce qui existe déjà.

C’est une des raisons pour lesquelles Yashas Shetty et moi-même (les deux co-fondateurs d’Hackteria, ndlr) avons démarré un projet parallèle et humoristique appelé le Center of Alternative Coconut Research (CACR). L’idée est partie de discussions que nous avons eues sur une plage à Goa autour de la transformation des noix de coco, qu’il s’agisse des fruits, des feuilles, du bois… Il existe un nombre incroyable de hacks, qui vont du bricolage maison à la santé en passant par des solutions pour le sanitaire, la mode, etc. On peut faire du dentifrice à base d’huile de coco, des infusions dans le cas d’hémorragies… On a donc d’abord démarré le CARC comme une blague. Parce qu’il n’y a pas tant que ça à « innover » (imaginez qu’un site répertorie par exemple 333 usages différents de l’huile de coco).

Nous avons présenté le CACR au World Arduino Day 2015 pour transmettre ce message : “N’ayez pas honte d’utiliser des connaissances préexistantes. Pour rendre le monde meilleur, on n’a pas besoin d’innovation ou d’une nouvelle application.” C’était pour nous un moyen de commenter la hype des start-ups “innovantes”, cette obsession de l’innovation. Et face à cette lourde question du Sud global, du “Monde Majoritaire”, de nombreuses ressources existent déjà. Ce dont ces pays ont besoin, ce n’est pas d’un machin technologique qu’un type en Suisse vient d’inventer, mais de quelque chose qui se trouve dans la compréhension mutuelle.

Première présentation du CACR lors d’Arduino Day 2015 à Bangalore avec un instrument simple à interface tactile fait à partir de noix de cocos. © CC dusjagr

Qu’est-ce qui a été «lost in translation» selon vous?

Malheureusement, le partage ouvert de connaissances ne semble plus marcher très bien ces temps-ci. Il existe un site internet, appropedia.org, qui est un wiki prônant l’appropriation d’instructions technologiques pour la réduction de la pauvreté, pour l’énergie solaire, la nutrition, la santé, la gestion des déchets, l’agriculture, etc. Mais peu de gens semblent le connaître. Pour que ça marche vraiment, il faudrait l’adapter localement : différentes approches sont nécessaires en fonction des zones climatiques. Les connaissances disponibles sont rarement mises en application. Et le Zeitgeist qui surévalue l’innovation semble même s’éloigner de ce genre de pensée : il faut toujours faire quelque chose de nouveau.

Nous développons en ce moment un jouet électronique très peu cher pour travailler avec des enfants, similaire au très connu Makeymakey. Les derniers kits de Makeymakey ne sont même plus open hardware, alors que l’original l’était. Et ils ne disent plus “fabriquez-le vous-même”. Néanmoins l’aspect éducatif est très bien décrit, comme la mise en application, mais 50$ c’est encore trop cher. Makeymakey s’installe en Inde à un coût exorbitant pour les écoles. C’est ce qui nous a poussé à développer une version compatible et techniquement améliorée à 2$, que nous avons appelée Cocomake7. Nous voulons que les gens le produisent localement et en fassent potentiellement commerce eux-mêmes. Ce serait complètement illogique que quelqu’un en Suisse vende cela en Indonésie.

Dusjagr en visite au Gaudilabs de Lucerne. © CC dusjagr

Vous travaillez avec l’ingénieur hardware Urs Gaudenz du Gaudilabs de Lucerne. Il a développé un ensemble complet de matériel de laboratoire à faire soi-même en utilisant des outils de fabrication numérique (découpes laser et imprimantes 3D). Ses photos privilégient le côté design, contrairement aux vôtres…

Mes outils sont très faits main, avec des versions en cartons collés, qui disent en substance : “même si ça n’en a pas l’air, ceci est un instrument scientifique, et qui marche, vous pouvez le construire vous-même.” De façon à ce que l’esthétique DiY transmette son propre message.

A gauche, le microscope DiY fait à partir de Scotch et Lego, à droite, sa version Gaudilabs. © CC Hackteria et Gaudilabs

Evidemment, tout le monde veut instantanément utiliser les objets photographiés par Gaudilabs. Les photos sont belles, sur fond blanc et avec un bel éclairage, les objets ressemblent à des produits. Mais il s’agit avant tout de fichiers et d’instructions open source, c’est un ingénieur qui les a réalisées à la main. Si vous demandez en Suisse à un ingénieur de les construire à la main, cela vous coûtera au bas mot 20 000€. Urs Gaudenz ne le fait pas par intérêt commercial. Certains veulent les acheter 300€, ce qui couvre à peine le prix des matériaux, sans mentionner les années de développement. Certains labs ont voulu les acheter “pour” les étudiants, alors que nous les encourageons à les construire “avec” les étudiants.

Ce n’est donc pas si facile de faire tomber les coûts?

Appropedia a une section complète sur l’équipement de laboratoire open source, où l’on peut trouver notamment le livre Open Source Lab de Joshua Pierce. La tendance est à la valorisation de la baisse des prix par l’aspect “ouvert” et adaptable. Cela permet peut-être de toucher les institutions scientifiques mais il y a quelque chose qui me dérange dans cette vision. Si un labo scientifique achetait son équipement en Chine ou d’occasion, ce serait également moins cher. Les universités achètent en général leur matériel en suivant les logiques de préférence nationale, les labos français achètent français, etc. La Chine a ouvert près de 500 universités ces dernières années, qui toutes doivent être équipées de matériel générique pour l’éducation. Ce qui ouvre un marché important pour les fabricants chinois, bien moins chers que ce que nous fabriquons dans un fablab ! Mais les universités commencent à se poser les bonnes questions. Cela vient sans doute d’une pression d’en bas, des étudiants bio-ingénieurs et des publics non-institutionnels qui suivent le mouvement open source. Les institutions sont cependant très lentes à s’adapter.

A Gosh! 2016 au Cern de Genève, Denisa Kera présente ses recherches. © CC Gosh

Vous avez participé à l’organisation du Gathering for Open Science Hardware (Gosh!) au Cern à Genève en mars 2016. Pouvez-vous nous en dire plus?

Oui, nous pensions être les premiers à organiser un rassemblement sur le matériel ouvert, mais en juillet 2009 avait déjà eu lieu le rendez-vous Grounding Open Source Hardware au Banff Centre au Canada, qui avait ensuite donné naissance au réseau Ohanda (Open Source Hardware and Design Alliance), qui malheureusement n’existe plus. À Genève, nous avons réussi à rassembler des universitaires et des makers du Népal, d’Inde, d’Indonésie (malheureusement personne d’Afrique), des pionniers de la communauté open hardware, des activistes du genre et de la diversité, des thésards de l’université de Cambridge, etc. Nous avons organisé des points réguliers de groupes de travail, des démonstrations, et nous avons aussi fait la cuisine ensemble !

Discussions inspirantes dans la cuisine de l’Ideasquare à Gosh! 2016. © CC Gosh

Aujourd’hui, à quoi travaillez-vous?

J’aimerais contribuer au Karkhana’s DIY Space Program à Katmandou, un hackerspace dédié à l’éducation au Népal. Ils ont participé aux Hackteria Labs de Bangalore et Yogyakarta, c’est à mon tour d’aller là-bas. Ils travaillent avec de nombreux jeunes, ces temps-ci ils reçoivent près de 1 000 enfants par semaine ! Ils ont constaté que le Népal n’était pas vraiment prêt pour une culture hacker suivant le modèle américain et que mieux valait proposer d’enseigner à la prochaine génération. Ils organisent des ateliers Arduino, des méthodes pour penser le design et des formations de créativité générale. Ils ont lancé leur programme spatial citoyen et en octobre leur festival de robotique va devenir un festival d’art et technologie. J’ai hâte de voir tout ça. Et l’Himalaya est déjà plutôt près de l’espace ! Et nous les Suisses, nous avons des connexions spéciales avec les montagnards !

En savoir plus sur Gosh! et sur Hackteria

Entretien publié le 19 juillet et le 26 juillet 2016 sur Makery

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