Fabcity Dashboard, pour les labs d’aujourd’hui et les villes de demain

Les fablabs aident-ils les métropoles à devenir résilientes? Comment mesurer l’apport du mouvement au développement urbain? Retour d’expérience sur le Fabcity Dashboard par Julien Paris après dix jours à Madrid au rendez-vous Visualizar.

Visualizar 2016 au Medialab Prado de Madrid s’est achevé le 5 octobre 2016 après dix jours de conférences, d’ateliers dirigés, de rencontres, de bonne humeur, et surtout de développement intensif d’applications visant à questionner l’usage des données ouvertes.

Massimo Menichinelli et Mariana Quintero (tous deux du Fablab Barcelona) et moi-même (envoyé par Makery et l’association Ping dans le cadre de leur collaboration), avons travaillé sur le projet de Fabcity Dashboard, un chantier où se croisent des réflexions sur l’apport des fablabs à l’économie des villes et des questions plus larges sur les mutations des territoires dans les décennies à venir.

A Madrid, le trio de choc de Fabcity Dashboard (de g. à dr.): Massimo Menichinelli, Mariana Quintero, et moi. © Medialab Prado

Un outil pour les fablabs et pour les villes en transition

Fabcity Dashboard, proposé par le directeur du Fablab Barcelona Tomas Diez, rentre dans le cadre de l’initiative Fabcity. Il s’agissait à Madrid d’entamer la réflexion sur le rôle des labs (entendre ici fablabs, hackerspaces, biolabs, livinglabs, etc.) dans le développement futur des villes (envisagées comme des fabcities) à l’échelle mondiale. Ce qui n’est pas sans poser de profonds problèmes conceptuels et méthodologiques.

Un tableau de bord qui permet aux citoyens de comprendre en quoi le mouvement maker peut avoir un impact sur la résilience urbaine. © Fablab Barcelona

Ce projet part du constat que les villes auront à faire face demain à de nombreux risques, qu’ils soient climatiques, énergétiques, économiques, ou encore démographiques. Dans le champ de la recherche scientifique contemporaine en géographie ou en économie, on tente d’identifier les caractères permettant aux villes de mieux résister à ces crises à venir, favorisant donc leur résilience : selon les publications, les caractères identifiés ou leurs indicateurs correspondants vont du niveau de formation académique des populations au tissu industriel urbain en passant par la qualité de vie… S’il existe effectivement des indicateurs agrégés pour tenter de mesurer la résilience urbaine, il serait aventureux d’affirmer qu’il existe un consensus dans le champ académique. Apparaît ici un premier problème conceptuel : quel modèle de résilience et quels indicateurs choisir ?

En parallèle aux phénomènes de mutations urbaines se développent dans les tiers-lieux de nouvelles façons de produire, de collaborer, de partager.

L’hypothèse au cœur du Fabcity Dashboard est que les fablabs représentent une avant-garde pour de nouveaux modèles de développement citoyens et éco-responsables.

Il s’y teste à l’échelle micro les potentielles fondations des villes de demain : des villes basées sur une économie de la collaboration et du partage, et sur des formes de production agricole et industrielle décentralisées et relocalisées, concept appelé dans les documents de Fabcity « data in / data out ».

Apparaît alors un second problème conceptuel : parle-t-on ici uniquement des fablabs ouverts et citoyens ? doit-on englober les autres tiers-lieux tels les hackerspaces ou livinglabs et penser l’ensemble comme des (éco-)systèmes d’acteurs ?

L’objectif à Madrid était double : débroussailler conceptuellement une problématique très large et proposer un premier outil de visualisation – statistique et cartographique – où l’on pourrait croiser et analyser des données ouvertes existantes sur les labs et des indicateurs de développement mondiaux, nationaux ou urbains.

La version bêta en ligne du Fabcity Dashboard (capture écran). © Julien Paris

Dix jours de recherche-action

Dix jours de workshop étaient certes loin d’être suffisants pour aboutir. Pourtant cette expérience était nécessaire pour commencer à se faire une idée de l’ampleur du projet : définir les concepts tels que fabcity ou résilience urbaine, identifier et examiner les sources de données ouvertes, choisir les indicateurs pertinents à ce stade, développer un prototype d’application web et ses modalités techniques, définir un ou des modes de narration de l’application qui répondent aux attentes… et enfin préparer une présentation en vue de l’ouverture de l’Open City Summit.

Dix jours intensifs pour débroussailler et agir pour la Fabcity. © Medialab Prado

Les fablabs, des lieux participant d’un écosystème plus large

Nous avons fait le choix de nous baser sur les fablabs recensés sur fablabs.io, d’abord pour des raisons pratiques : une API fonctionnelle permet de récupérer des informations de base sur des centaines de fablabs (localisation, projets…). L’identification des lieux d’avant-garde de la fabrication numérique se devra de prendre en compte la diversité de ces lieux et de les penser comme parties d’écosystèmes d’acteurs. L’exemple du Livre blanc des Open Labs donne des pistes pour repenser les catégories hackerspace ou fablab.

Le choix des indicateurs

Comment identifier les indicateurs relatifs au développement économique et social des villes qui auraient trait au potentiel de résilience urbaine ? Nous avons fait le choix de nous baser sur des indicateurs agrégés produits par l’OCDE pour développer une version bêta de l’application, ne serait-ce que pour tester des techniques permettant de récupérer des données ouvertes via des API et les verser dans des outils cartographiques (Leaflet). Une approche critique sur la question du choix des indicateurs sera primordiale. Répondre à la problématique du rôle des fablabs dans l’économie industrielle urbaine et des prospectives ne peut se résumer à adopter des indicateurs existants, mais bien de repenser les modèles industriels et économiques. Des personnalités telles que Michel Bauwens font d’ailleurs des propositions concrètes en ce sens.

Il existe un autre problème, plus trivial, derrière l’utilisation des données ouvertes à l’échelle mondiale : celui de leur homogénéisation. Chercher à définir une méthodologie commune à l’échelle mondiale demande de pouvoir effectuer des comparaisons entre pays, régions, villes, et enfin entre labs. Récupérer les données depuis des sites comme fabcity.io ou celui de l’OCDE qui agrègent des données éparses résout partiellement le problème pour une version bêta, mais implique une totale confiance dans la qualité des sources et de leurs méthodologies propres.

Fonctionnalités du Fabcity Dashboard

– Un outil cartographique permettant de visualiser des informations sur les territoires (densité de population, PIB…) et sur les fablabs (localisation, nombre de projets recensés…) ;

Interface en cours de développement du Fabcity Dashboard (capture écran). © Julien Paris

– Des outils de représentation de statistiques qualitatives et quantitatives sur les territoires ou les fablabs : qualité de vie, éducation… ;

– Des outils de prospective – avec lesquels je suis des plus critiques – permettant de faire des hypothèses sur le rôle des fablabs sur l’économie générale du territoire : un curseur faisant l’hypothèse qu’une augmentation du nombre de projets menés dans un fablab a une incidence directe sur la qualité de vie à l’échelle métropolitaine.

Fonctionnalité prospective du Fabcity Dashboard (capture écran). © Julien Paris

Les publics du Fabcity Dashboard

Outil de diagnostic, support pédagogique, plateforme pour mettre en réseau les acteurs ? Selon qu’on considère le Fabcity Dashboard comme s’adressant à des experts, à des citoyens ou aux communautés des labs, on peut l’envisager de multiples manières. Plutôt que de trancher, nous avons insisté avec Mariana Quintero pour que le Fabcity Dashboard soit tout à la fois : il doit s’adresser à tous, proposer tous les outils permettant de penser le rôle des labs dans la ville de demain, à la condition que l’information soit éditorialisée. Il s’agit de trouver différents modes de narration et de représentation selon qu’on ait un profil de citoyen ou d’expert. Malheureusement, cet aspect n’est pas encore visible dans la version en ligne de l’application.

Leçons de Fabcity Dashboard après Visualizar

Fab14, penser ensemble smart city et fabcity? L’expérimentation se situe très en amont des changements urbains et climatiques des prochaines décennies. Elle se situe aussi en amont (mais moins) de Fab14 qui réunira en France en 2018 un grand nombre d’animateurs et créateurs de fablabs à travers le monde. De tels événements sont autant de moments durant lesquels il est nécessaire de proposer des outils (techniques ou intellectuels) proposant une vision globale des enjeux des villes de demain. Comment penser simultanément un modèle de smart city basé sur l’open data et un modèle de fabcity basé sur la relocalisation de l’économie industrielle ?

Poser la question des publics et éditorialiser les datas. Le devenir des villes ne doit pas être réservé à des cercles d’experts ou de techniciens. Comment faire alors que la compréhension de la statistique n’est pas innée, pas plus que la lecture et l’analyse des cartes ? Prendre le temps d’éditorialiser les données et de penser le design et l’ergonomie d’applications comme Fabcity Dashboard en vue de son utilisation par des publics très différents est une première tentative de réponse.

Sensibiliser les acteurs politiques à la fabrication numérique. Si la sphère politique et les collectivités s’intéressent à l’économie numérique et à l’innovation en créant des labels (French Tech pour ne citer que celui-ci), des avantages fiscaux (le crédit impôt-recherche) ou en ouvrant des pépinières de start-ups, leur intérêt envers le mouvement maker semble encore timide. Pourtant les nouveaux modèles économiques résilients ne se testent pas séparément dans les incubateurs ou les fablabs mais dans le tissu dense de relations entre tous les acteurs du numérique. Le Fabcity Dashboard propose de mettre en valeur ces tissus, pour montrer aux collectivités combien leur rôle est important pour aider à l’essor de ces écosystèmes et pour que leurs territoires résistent aux défis qui s’annoncent.

Sous le capot

L’application a été développée en utilisant exclusivement des outils libres et open source, principalement en langages Python et Javascript. L’architecture du site utilise Flask et Bootstrap, et la datavisualisation fait appel à D3.js et à Leaflet. Les bases de données (cartographiques et statistiques) sont récupérées dynamiquement via les API des portails d’open data (en l’occurrence de l’OCDE) et importées sous la forme de JSON.

La version bêta de Fabcity Dashboard

Le code source est accessible sur Github (licence GPL), la documentation (bibliographie, notes de lecture, liens vers les bases de données ouvertes) est accessible sur demande à cette adresse

Article publié le 8 novembre 2016 sur Makery.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *