En finir avec la Smart City

Barcelone accueillait les 16 et 17 septembre 2016 la conférence internationale «Responsive Cities» sur les nouvelles technologies et l’urbanisme de demain. Qui enterre le concept de «Smart City».

Barcelone, envoyé spécial

L’Institut d’architecture avancée de Catalogne (IAAC) est depuis de nombreuses années à l’avant-garde des nouvelles manières de penser la ville. D’abord via son Fablab Barcelona et son ambitieuse initiative Fab City, mais également grâce à la Knowledge Alliance for Advanced Urbanism, un programme de recherche qui proposait les 16 et 17 septembre au Caixa Forum un symposium international sur le thème « Responsive Cities ».

Un vieux concept… des années 2000

Les urbanistes de l’IAAC fondaient la motivation de ce colloque sur une critique de la Smart City, une vision de l’urbanisme propre aux années 2000. Pour résumer cette vision de l’avant-crise, il faut se placer dans les suites de l’explosion des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les années 1990. Les politiques de développement urbain ont commencé à investir dans la technologie, considérant que cela permettait de mettre en œuvre de nouveaux systèmes de gestion des services urbains, comme par exemple les transports, l’eau, mais également de piloter des réseaux énergétiques intelligents ou des bâtiments économes en énergie, pour ne citer que quelques exemples.

«Les systèmes et dispositifs intelligents ont formé une nouvelle couche cachée, permettant d’améliorer les performances, mais restant fondamentalement distincte de la matérialité et de la spatialité de la ville. Cette couche cachée a pris le nom de Smart City.»

Texte d’introduction au symposium «Responsive Cities»

Les chercheurs font remarquer que cette vision de la « ville intelligente » a été théorisée, décrite et développée par des entreprises de TIC, qui ont dominé les connaissances et l’accès aux progrès technologiques, au détriment de visions d’architectes ou d’urbanistes. C’est ce que commente d’ailleurs Tomas Diez, du fablab Barcelona, qui pointe le fait que « la Smart City a été, et est toujours, essentiellement promue par les entreprises de technologies numériques ».

Tomas Diez présentant l’initiative Fab City. © DR

L’obsolescence prévisible de la Smart City

Invitée vedette de la conférence, l’Américaine Saskia Sassen, la sociologue des villes globales et de la mondialisation économique, et auteure cette année chez Gallimard de Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, a d’ailleurs bien enfoncé le clou. Les politiques de la Smart City n’ont jamais pensé à considérer comment les logiques sociales altèrent les capacités technologiques. Les soi-disantes « villes intelligentes » risquent l’obsolescence technique car elles n’intègrent pas les déviations d’usage dans leurs modèles et peuvent devenir plus rapidement dépassées. Et Sassen de rappeler qu’historiquement, la ville se constitue par sa complexité et son incomplétude, son caractère non fini, toujours en évolution et expansion, sans limites claires. Ainsi pour elle, installer des systèmes techniques clos dans un bâtiment pour gouverner toutes ses fonctions principales ne peut qu’affaiblir ce mélange vital. Saskia Sassen ouvre ensuite le débat sur cette accélérationnisme techniciste : comment fait-on « pour organiser la défense des travailleurs dans une société semi-robotisée, par exemple dans les cas où la machine déraille » ? Elle relève là le manque cruel d’experts juridiques pour appréhender la technologisation en cours de la ville.

La ville interface

l’IAAC avance comme contre-modèle la « Responsive City », où l’architecture se transforme en un organisme évolutif, capable de réagir en temps réel aux données diverses. Les technologies portables embarquées dans les vêtements comme la réalité virtuelle nous promettent d’être reliés les uns aux autres et avec l’environnement à des niveaux augmentés. De nouveaux logiciels et matériels élargissent les possibilités de l’Internet des objets, reliant l’objet aux utilisateurs dans des expériences spatiales d’interaction avec nos corps de données, voire nos fonctions cognitives. La technologie est intégrée dans nos vies de tous les jours et nous avons largement dépassé l’ère du simple ordinateur de bureau. C’est donc un urbanisme « adaptatif » qu’il faut penser aujourd’hui, selon Areti Markopoulou de l’IAAC.

La Finlandaise Mariina Hallikainen de la société de jeux vidéo Colossal Order présentait Cities Skylines, un exemple de gamification d’urbanisme où les joueurs incarnent des maires de villes qui contrôlent le développement urbain, le zonage, les routes, taxes, services publics, transports publics, etc.

«Cities Skyline After Dark» (2015), bande-annonce:

La ville open source

Dans le même temps, le symposium constate que les cultures open source de bricolage poussent vers la démocratisation des technologies et des moyens de production, en les rapprochant des utilisateurs, leur permettant de participer activement à travers un processus d’apprentissage de pair-à-pair. Il faut « open sourcer le quartier » nous dit Saskia Sassen.

De nos jours, la technologie est non seulement présentée comme le catalyseur, mais comme le fondement même de l’interaction sociale. Il est donc urgent de remettre en question, d’imaginer et d’essayer de décrire cette époque de manière à sortir du débat pour la technologie en elle-même, pour ouvrir la voie à une vision sociale et spatiale plus profonde. Comprendre les synergies d’apprentissage est en ce sens essentiel. « Valoriser l’accès aux technologies de suffit pas, il faut aussi prendre en compte les cultures d’usage », dit Saskia Sassen. Et de conclure face aux urbanistes un peu trop adeptes de mots-valises : « Vous ne pouvez pas occulter la gigantesque poubelle électronique que produit l’obsolescence de la soi-disant Smart City. »

Car oui, c’est bien un des défauts de ces rencontres d’urbanisme « avancé » : la multiplication des mots-valises qui font penser à un « bullshit bingo ». La ville des intervenants est une sharing city, une co-city, une contributive city, collaborative city, senseable city, adaptive city, voir une « resili(g)ent city », un mix de résilient et intelligent… On a frôlé l’indigestion de langage marketing, même si les concepts déployés amenaient à des réflexions intéressantes.

Le Franco-Suisse Philippe Rahm présentait la dernière phase de construction du parc climatique de Taichung Eco Park à Taïwan. © DR

La ville en partage

Dans son introduction au symposium, Albert Cañigueral de Ouishare Barcelone a tenté de définir les critères qui faisaient pour lui la ville collaborative, une combinaison de sharing city, co-city, contributive city et fab city.

La « shareable city » est une ville où l’administration comprend le partage citoyen, dit-il. Il prend en exemple les programmes Sharing City Seoul et Amsterdam Sharing City. La « co-city » se base par exemple sur du financement participatif et civique et sur du crowdsourcing. Albert Cañigueral cite les expériences Datashift en Argentine, au Népal, au Kenya ou en Tanzanie, où « des données générées par les citoyens sont produites pour qu’ils puissent directement observer et piloter les changements sur des questions qui les concernent ». Autre référence, la charte de régulation des communs urbains de Bologne produite l’an dernier où la ville se propose ainsi d’aider ses administrés à œuvrer collectivement à l’amélioration de l’espace public, tout en garantissant que leurs idées resteront librement accessibles et partagées.

Le modèle de la quintuple hélice dans l’innovation à l’œuvre pour la ville collaborative. © DR

Albert Cañigueral suggère que la ville collaborative doit concevoir l’innovation selon le modèle de la quintuple hélice et qu’elle devient contributive quand elle se distingue par la co-création de communs où les solutions pour une ville peuvent s’appliquer à d’autres villes, comme dans le cas de la plateforme Fixmystreet.

Fab City: objectif 2054

L’initiative globale Fab City, soutenue par le réseau de la Fab Foundation et le Fablab Barcelona et lancée à Lima en 2011, envisage un compte à rebours commun fixé à 2054 aux villes qui se donnent pour objectif de devenir auto-suffisantes. Comme l’explique Tomas Diez, « les Fab Cities seront des villes qui produisent localement en étant connectées globalement ». Et de citer comme exemple le restaurant open source Leka, conçu avec le Fablab Barcelona.

Le restaurant Leka a ouvert à deux pas du fablab Barcelona l’an dernier:

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L’objectif de la Fab City est de passer du modèle d’origine et d’usage des matériaux « Products In Trash Out » (Pito, importation d’objets, expulsion de déchets) au modèle « Data In Data Out » (Dido, maîtrise par les aller-retours de données). Diez aura vanté à l’occasion du symposium l’entrée de Paris dans l’initiative, en confirmant que la conférence Fab City y sera organisée en 2018.

La ville «ad hoc»

Difficile d’évoquer toutes les approches abordées. On retiendra pour finir le concept d’« adhocratic city » présenté par Ethel Baraona Pohl de dpr-Barcelona. Adhocracy est un programme d’exposition nomade, déjà présentée à Istanbul, New York, Londres ou Athènes, qui explore la culture maker et le mouvement open source dans sa quête de fabrique des communs.

Ethel Baraona Pohl. © DR

Le terme « adhocracie » a été popularisé par Robert H. Waterman comme « toute forme d’organisation qui dépasse les normes bureaucratiques habituelles pour résoudre efficacement des problèmes communs ». Et Ethel Baraona Pohl de citer en exemple les initiatives Friction Atlas ou The Concrete Tent et d’ajouter que le concept veut exprimer les actions collectives ad hoc, créées pour l’urgence de l’occasion et à vocation temporaire, une forme d’objection de conscience urbaine. Elle fera d’ailleurs remarquer sa gêne à utiliser la terminologie du mouvement Occupy, considérant que nous n’avons pas réellement à « occuper » l’espace public. Puisque l’espace public est un bien commun qui nous appartient collectivement. Sous les pavés la plage ?

Le site du symposium Responsive Cities

Le site de la Knowledge Alliance for Advanced Urbanism

Article publié le 20 septembre 2016 sur Makery

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