Dix jours pour visualiser les villes ouvertes à Madrid

Du 26 septembre au 5 octobre 2016 au Medialab Prado, Visualizar a questionné l’usage des données ouvertes urbaines. Retour d’expérience par Julien Paris.

Dix jours de hackathon ponctués de conférences, autant d’experts et professionnels à disposition pour animer et assister les développeurs, et un environnement de travail, le Medialab Prado, des plus confortables et bouillonnants. L’association nantaise Ping et le medialab de Makery ont envoyé le développeur Julien Paris participer au workshop Visualizar 2016 : open cities, dans le cadre de leur collaboration dans le domaine de la datavisualisation.

La meilleure manière de s’engager dans la Fabcity, dont Paris sera l’épicentre en 2018. Le Fablab Barcelona, porteur de l’initiative Fabcity, profitait en effet de Visualizar pour organiser une longue session autour du Fabcity Dashboard, un tableau de bord pour observer l’impact du mouvement des fablabs engagés pour la relocalisation de la production. Julien Paris a bien participé, et en rend compte pour Makery.

Visualizar, un hackathon de la dataviz

Pour sa neuvième édition, le programme Visualizar du Medialab Prado avait pour thème les données ouvertes urbaines (résumé dans le sous-titre « open cities »). Les conférences de type cours magistral ou théorique et les démonstrations pratiques d’applications permettant la manipulation et la visualisation de données venaient ponctuer un atelier mené en continu durant toute la durée de l’évènement.

Au bout de dix jours intenses, les participants provenant d’Espagne, d’Argentine, de Bolivie, du Mexique, des Etats-Unis, du Danemark, et donc de France, aux profils divers (designers, architectes, codeurs…), devaient présenter leurs résultats pour l’ouverture de l’Open Cities Summit.

L’un des multiples ateliers au Medialab Prado. © Medialab Prado
L’Open Cities Summit clôturait la semaine au Medialab Prado. © Medialab Prado

Théories et pratiques de la dataviz

« Informer n’est pas forcément connaître. » C’est avec cet avertissement à ne pas se perdre dans les méandres des possibilités techniques que Gonzalo Abril Curto de l’université Complutense de Madrid a ouvert Visualizar 2016. Dans ce parcours à travers l’histoire de la visualisation remontant jusqu’aux diagrammes de Galilée et en s’appuyant sur les lectures de Walter Benjamin, Gonzalo Abril fait une nette distinction entre modes de discours et modes de production des données. La narration est un mode de discours produit de manière artisanale, le roman est un produit manufacturé. L’information est un produit du capitalisme industriel. Le parallèle entre l’extraction de matières premières et le data mining prend ainsi tout son sens.

Présentation d’une typologie de la visualisation par Ignasi Alcalde. © Julien Paris

Ignasi Alcalde (Open Data Institute Barcelona) a proposé une typologie de plusieurs formes de visualisation. L’infographie qu’on rencontre dans les journaux, statique et informative, est la plus courante d’entre elles. Elle connecte peu l’information aux connaissances du lecteur. A l’opposé, la dataviz dynamique instruit l’utilisateur et le pousse à explorer lui-même les données. Entre ces deux extrêmes, Ignasi Alcade place des formes hybrides, les infographies animées et commentées, comme la vidéo Wealth Inequality in America.

«Wealth Inequality in America», infographie Think Reality, 2012:

María Poveda Villalón, docteure en intelligence artificielle de l’université polytechnique de Madrid, invitait à un travail dirigé où chaque groupe tentait de faire le schéma des ontologies de son propre projet. Un exercice tout à fait perturbant lorsque, comme dans le cas du projet Fabcity Dashboard, les sources sont multiples et les données rassemblées de nature très différente.

Puis vint la présentation la plus enthousiasmante de mon point de vue, celle de Propublica, par la journaliste Sisi Wei, qui nous a fait découvrir certains sujets de datajournalisme d’investigation traités par Propublica, média américain ayant le statut d’ONG qui fête ses huit ans d’existence. Son modèle économique basé sur le don lui permet de vivre sans faire appel à la publicité. Propublica fait du journalisme d’investigation, ce qui signifie que ses rédacteurs peuvent passer deux à trois mois pour approfondir un sujet, faire appel à la communauté des lecteurs pour traiter ou collecter des données.

Sisi Wei présente le datajournalisme du site Propublica. © Medialab Prado

En dehors des considérations théoriques, la multiplicité des présentations et projets citoyens développés en atelier donnait un aperçu de l’ampleur des ressources à disposition pour qui s’intéresse aux données ouvertes. Inventaire non exhaustif.

Gouvernance ouverte

Javier Perez présentait l’application Tipi Ciudadanos, un outil de suivi de l’évolution des lois votées au Congrès espagnol, dont le but est à la fois de développer une culture de la transparence des institutions gouvernementales tout en incitant les citoyens à participer davantage et plus en amont au processus de rédaction des lois. En proposant une approche thématique pour accéder aux différents corpus ainsi que des outils d’alerte, les fondateurs de Tipi Ciudadanos ont voulu faciliter l’accès de tout un chacun. L’application agit comme une sorte de scanner des publications officielles, et calcule également un certain nombre de statistiques reflétant l’intérêt du public ou l’activité du Parlement.

Le projet Stadatus, un portail d’audit des politiques publiques, scrute la loi sur la transparence, l’accès à l’information publique et la bonne gouvernance votée au Parlement espagnol en 2013. Les services nationaux et municipaux (la municipalité d’Alicante servant d’objet d’étude pour le prototype développé à Madrid) appliquent-ils effectivement la loi, et font-ils des efforts afin de s’y conformer ? Au-delà de l’aspect « outil de contrôle » des politiques publiques, Stadatus est envisagé comme un espace où les citoyens pourraient ensuite proposer des critères supplémentaires (tels que des indicateurs de transparence calqués sur des indicateurs internationaux) afin de renforcer l’ouverture des données publiques.

Samuel Ortiz Reina du projet Stadatus en plein brainstorming illustré. © Julien Paris

Crowdsourcing environnemental

Liquen est un projet de plateforme où seraient collectées les données environnementales d’une ville qui fait appel au crowdsourcing pour faire remonter des informations telles que la pollution sonore, la propreté. Une partie du développement a porté sur une version mobile pour faciliter le travail du datacitoyen que les porteurs de projets appellent de leurs vœux. Une version en ligne devrait bientôt voir le jour.

Le groupe rassemblé autour des problématiques de santé publique (« Social Salud / Abierto directorio de recursos ») a pensé proposer l’accès depuis une même plateforme à l’ensemble des services publics de la métropole madrilène, en créant des entrées thématiques en fonction des besoins et ds centres d’intérêt des utilisateurs.

Cartographie augmentée

La plateforme Apps4citizens présentait son catalogue qui regroupe plusieurs centaines d’applications (espagnoles) visant à impliquer les citoyens dans la vie de la cité, à l’échelle locale. Le but du projet est d’améliorer la redirection des internautes vers les applications géographiquement proches d’eux en inventant un système géolocalisant automatiquement les entrées du catalogue.

Vue d’une partie de la salle de coworking et de la liste des projets développés. © Julien Paris

Plusieurs propositions autour de la cartographie ont été présentées, dont Vizzuality, une entreprise de cartographie de questions d’intérêt public tels la déforestation, l’épuisement des ressources ou encore la consommation d’énergie. Nous avons également pu tester CartoDB et Quadrigram, deux applications offrant une réelle puissance de calcul pour l’analyse et l’accès de données publiques – mais qui m’ont donné l’impression d’être des usines à gaz pour une utilisation ponctuelle.

Des outils directement mis en pratique autour de l’Open Cities Summit. © Medialab Prado

L’impact des fablabs sur la résilience

Le mouvement des labs signifie à la fois une tendance de ces lieux à promouvoir une relocalisation des activités de production au sein des villes, un changement des modes de consommation et de distribution, mais également de nouvelles façons d’envisager le travail. Partant de l’hypothèse qu’un tel mouvement peut aider les villes à faire face aux changements futurs dûs au changement climatique, aux crises économiques, ou encore aux évolutions démographiques, le projet Fabcity Dashboard, un tableau de bord pour la Fabcity auquel j’ai participé (j’y reviendrai plus en détail), se proposait de produire un prototype d’application où pourraient être visualisés l’ensemble des indicateurs disponibles pour évaluer la façon dont la présence des labs favorise la résilience d’une ville.

Projet pour le Fabcity Dashboard. © Fab.city

L’objectif de l’atelier était de parvenir à un premier outil de visualisation (entre autres cartographique) où l’on pourrait croiser et analyser les données ouvertes existantes sur les labs et les indicateurs de développement mondiaux, nationaux ou urbains. L’équipe Fabcity Dashboard à Madrid se composait de Massimo Menichinelli (porteur du projet au Fablab Barcelona), Mariana Quintero (Fablab Barcelona) et moi-même.

Massimo Menichinelli et Mariana Quitero de l’atelier Fabcity Dashboard. © Medialab Prado

Dix jours de workshop étaient loin d’être suffisants pour aboutir à une application fonctionnelle mais ils étaient nécessaires pour se faire une idée de l’ampleur du projet : définir les concepts tels que fabcity ou résilience urbaine ; identifier et examiner les sources de données ouvertes ; choisir les indicateurs pertinents à ce stade ; développer un prototype d’application web et ses modalités techniques ; définir un ou des modes de narration de l’application qui répondent aux attentes des différents profils d’utilisateurs… et préparer une présentation en vue de l’ouverture de l’Open Cities Summit ! S’il n’y a pas de produit fini, les bases d’un chantier collaboratif à venir sont là.

Premières fonctionnalités du Fabcity Dashboard. © Julien Paris

Le hic de l’homogénéisation des données

Comme l’a souligné Greg Bloom dans sa présentation d’Openreferral, et comme nous l’avons expérimenté avec le Fabcity Dashboard, plus les bases de données s’ouvrent, plus on découvre la difficulté de les assembler et les faire dialoguer entre elles.

Les institutions officielles (mairies, gouvernements, institutions internationales) ont des façons de travailler différentes d’une institution à l’autre. Les organisations de la société civile (ONG, associations) ont elles aussi des logiques propres. En allant piocher dans les bases de données de l’OCDE, de l’Union européenne, dans les données géographiques open source, ou encore dans les portails de données ouvertes de plusieurs métropoles, nous avons constaté la difficulté qu’il y a à homogénéiser les intitulés afin de préparer des analyses croisées.

Nous avons choisi d’écrire des scripts allant récupérer les données via les API des sites sources et d’homogénéiser les index au sein de l’application. Néanmoins, le problème de l’absence de standards pour les données ouvertes est général.

Le sommet de la ville ouverte attire la foule. © Medialab Prado

Visualizar a rassemblé sur Github la documentation des projets 2016

Accéder au code source du prototype Fabcity Dashboard

Article publié le 11 octobre 2016 sur Makery.

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